Paternité volée, l’arrache-cœur

Les ruptures difficiles laissent souvent les pères sur le bord de la route. Et pour continuer à voir leurs enfants, certains doivent se battre contre des mères devenues leurs rivales. Des hommes en colère témoignent.

Sa compagne est partie au terme de sa grossesse sans laisser d’adresse. Ni d’explications. Déboussolé et meurtri, Jean-Marc Wencker, ne s’en est pas remis : « Réfréner son instinct paternel est une descente en enfer », écrit-il dans son livre. Il appartient à cette génération de pères présents à l’échographie, à l’accouchement – auquel ils participent même parfois. En face d’eux : des femmes socialement émancipées qui n’ont plus le monopole du lien charnel avec le nouveau-né. Entre ces pères maternants et ces mères autonomes, il arrive que la rivalité éclate et se transforme en guerre, faisant des enfants les otages de leur mère. « Ces hommes qui ont vu et parlé au fœtus sont des “papas immédiats”. Comment voulez-vous qu’ils ne vivent pas la séparation de manière désastreuse ? s’indigne le psychanalyste Didier Dumas. Eloigner un enfant est un acte archaïque et narcissique ! »

La gestion du manque

Jean-Marc Wencker utilise, pour se désigner, une expression terrible : « père jetable », qui est également le titre de son livre. « Le faire a été ma façon d’être père à distance, reconnaît-il. L’écriture est une alliée qui m’a permis de sublimer une paternité incomplète. En écrivant, je pleurais sans geindre… » Philippe, 40 ans, s’exprime d’un ton saccadé, tant il peine à contenir sa souffrance. « Mon ex-femme a entamé une procédure de divorce alors que notre fils, Tristan, fêtait ses 5 ans. Elle a fait bien pire que de le prendre en otage : elle a tenté de me supprimer de sa vie. Elle n’a pas réclamé de pension, mais elle s’est battue avec férocité pour me retirer l’autorité parentale. En attendant la décision du juge aux affaires familiales de Nanterre, je n’ai pas vu Tristan pendant six mois… Un dimanche de novembre, gris et glacial, en voyant sa chambre vide, mon manque a atteint une telle intensité que je suis parti en voiture, roulant sans fin et sans but précis. L’image de cette chambre déserte me restera à jamais. »

Confronté à cette épreuve qu’est le « manque de l’enfant », chacun tente de rester papa à sa manière : « Beaucoup écrivent, remarque le psychanalyste Jacques Arènes. Livres, journaux intimes, courriers… une façon de sublimer leur détresse à travers une paternité fantasmée. » Emu, il se souvient de cette jeune patiente, future maman, enquêtant sur les traces d’un père mort, « confisqué » par sa mère après leur divorce : « Cet homme avait sombré dans l’alcoolisme et était devenu SDF. Il a fallu des mois à sa fille pour retrouver son foyer d’hébergement. Ses copains de galère lui ont alors raconté comment il donnait vie à cette paternité supprimée, montrant à tout le monde des photos de cette petite fille qu’il adorait, parlant d’elle des nuits entières. »

Mères diabolisées, pères victimisés…

Dans cette difficile gestion de l’absence, de la souffrance, le langage est décisif : « Un père absent est fonctionnel dès lors qu’il existe en termes valorisants dans la bouche de la mère, constate Didier Dumas. Même un père mort dont une mère parle avec respect permet à l’enfant de faire son œdipe… » L’écrivain Richard Morgièvre a vécu trois divorces. Il a gardé des relations sereines avec les mères de ses enfants. Son travail d’introspection à la suite de ses ruptures lui a permis de prendre un certain recul : « Perdre ses enfants de vue, c’est perdre son clan, sa virilité. Quand on l’empêche d’être père, un homme souffre tellement qu’il revit son enfance peuplée de peurs primales comme l’abandon, la castration. Pour survivre et rester père mythique, nous devons reconquérir notre virilité. Or celle-ci passe indiscutablement par une territorialité avec nos enfants. Là-dessus, il n’y a pas de négociations possibles avec les mères ! »

Jean-Marc Wencker, lui, s’emporte contre le chantage dont certaines mères useraient pour se venger d’eux. « Elles nous infantilisent en nous “confisquant” nos propres enfants comme l’on “confisque” un jouet pour punir un petit garçon de ses fautes. Mais de quelles fautes ? » La faute… Ce mot revient comme un leitmotiv dans le discours de couples où disqualification conjugale est confondue avec disqualification parentale… « Dans la séparation, les femmes ont envers les pères une énorme agressivité », constate sans juger Jacques Arènes. Mais la « violence » des mères a aussi ses raisons. Le psychanalyste en avance une : la revanche des mères sur des siècles de domination économique par les pères. « Aujourd’hui, le seul domaine où les hommes n’ont plus de pouvoir est la famille », dit-il. Une analyse radicale qui ne fait pas l’unanimité. « Le matriarcat n’a jamais existé, rétorque Didier Dumas. Quant à la confiscation de la paternité, elle ne date pas d’aujourd’hui. La loi de 1970 sur l’égalité dans l’autorité parentale est le début de la mise au pouvoir des mères, ce qui ne signifie pas l’avènement du pouvoir des femmes, bien au contraire. »

Une nouvelle guerre des sexes ?

La guerre des sexes se serait donc sournoisement déplacée sur le terrain de la famille. Pour Emmanuelle Didier-Weil, psychanalyste, ce discours sur les mères est inacceptable : « Père jetable ? Comme des préservatifs ? C’est prêter aux mères des sentiments bien bas. Dans une société individualiste obsédée par l’autonomie, j’y vois juste une difficulté pour les mères à se positionner. Et pourquoi ne parle-t-on pas des pères qui se confisquent eux-mêmes leur paternité ? Vous savez, ces nombreux hommes qui renoncent par déni à gérer une séparation, “trop compliquée” et qui fuient, là où les femmes se battent ! »

La réalité est donc plus ambivalente qu’il n’y paraît. Ces mères « coupables » sont aussi celles qui assument le quotidien, quand les pères ont tendance à pratiquer la fuite en avant… Le travail de Christine Castelain-Meunier, sociologue, sur le nouveau rôle des pères dans les familles recomposées, est édifiant. Elle dénonce le fantasme autour de ces mères belliqueuses qui rêvent d’élever leur progéniture « sous elles », à l’instar de la louve romaine. Refusant d’adhérer à l’idée que la guerre des sexes s’est déplacée sur le terrain familial, elle raisonne en sociologue : « La réalité montre que les femmes sont plus aptes socialement que les hommes à créer des réseaux éducatifs – amies, grands-mères, copines, relations – au bénéfice des enfants. Le combat des pères pour maintenir des relations avec l’enfant s’exprime de plus en plus fortement, mais sans se concrétiser systématiquement sur le long terme. Réfléchissons sur la vraie nature de ces empêchements, dont les femmes ne sont pas toujours à l’origine. »

Comme nombre de ces pères « jetés », Franck, 39 ans, a un petit garçon de 4 ans. Il récuse cette vision des choses. « Je trouve humiliant, s’indigne-t-il, que les hommes aient à passer continuellement des examens pour prouver leur compétence paternelle. Dans ces conflits égoïstes, on oublie trop souvent les vraies victimes : les enfants !

Par Jean-Baptiste Drouet via Psychologies.com